« Rendre la vue aux aveugles » : ce que l’implant Blindsight de Neuralink peut réellement faire
Elon Musk annonce que Neuralink implantera son dispositif Blindsight chez une première personne aveugle dans les mois qui viennent. La promesse est spectaculaire, et elle circule aujourd’hui sans contradiction dans la presse francophone. Cet article ne cherche ni à l’applaudir ni à la démolir : il sépare ce qui est démontré de ce qui est annoncé, et répond à la seule question qui compte en consultation — est-ce que cela me concerne, et dois-je attendre ?
L’ANNONCE
Ce qui a été annoncé, et ce qui est vérifiable
Neuralink développe deux dispositifs distincts. Telepathy, l’implant moteur, permet à des personnes paralysées de commander un ordinateur par la pensée : il est aujourd’hui implanté chez un nombre limité de patients, dans le cadre d’études de faisabilité précoce. Blindsight est un projet différent, destiné à restaurer une forme de perception visuelle en stimulant directement le cortex visuel. C’est de Blindsight qu’il est question lorsque l’on parle de « rendre la vue aux aveugles ».
Trois éléments méritent d’être distingués avec soin.
- Ce qui est documenté publiquement : Neuralink a enregistré sept protocoles sur le registre public clinicaltrials.gov (PRIME aux États-Unis, CAN-PRIME au Canada, GB-PRIME au Royaume-Uni, UAE-PRIME aux Émirats arabes unis sous l’identifiant NCT06992596, VOICE, et deux autres). Tous portent la référence d’implant N1 et concernent la tétraplégie, la lésion médullaire cervicale, la sclérose latérale amyotrophique ou l’AVC du tronc cérébral. Aucun ne porte une indication ophtalmologique.
- Ce qui repose sur la seule parole de l’entreprise : la désignation FDA « dispositif de rupture » obtenue en septembre 2024. Ce point mérite une précision inhabituelle — la FDA indique explicitement qu’elle ne rend pas publiques les désignations accordées avant qu’une autorisation de mise sur le marché n’intervienne. Il n’existe donc aucun registre officiel permettant de vérifier cette information de façon indépendante. La source est Neuralink.
- Ce qui relève de la projection : le calendrier (« une première implantation dans les six à douze mois »), la promesse d’une vision « supérieure à la vision naturelle », la perception de l’infrarouge. Aucun de ces éléments ne s’appuie sur un résultat publié.
« Dispositif de rupture » ne signifie pas « approuvé par la FDA »
C’est la confusion la plus répandue, et elle est reprise telle quelle par la plupart des articles francophones. Le programme Breakthrough Devices est défini par la loi américaine (21 U.S.C. §360e-3). Son objet est d’accélérer les échanges entre l’industriel et l’agence, et de prioriser l’examen du dossier. Le texte comporte une clause explicite, au paragraphe (g), qui précise que rien dans cette section ne modifie les critères et les standards d’évaluation d’une demande d’autorisation.
L’ordre de grandeur est parlant : selon les chiffres publiés par la FDA au 31 mars 2026, 1 284 désignations « dispositif de rupture » ont été accordées, pour 198 autorisations de mise sur le marché obtenues au titre de l’indication désignée — soit environ 15 %. Une désignation est un point de départ, pas une validation.
La chronologie des annonces, date par date
Plutôt que de commenter les annonces, le plus simple est de les remettre dans l’ordre et de les dater. Chaque ligne ci-dessous renvoie à sa source d’origine. La lecture se fait d’elle-même.
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17 septembre 2024
Neuralink — annonce officielle, neuralink.com
« We have received Breakthrough Device Designation from the FDA for Blindsight, for individuals with vision impairment. »
C’est le texte intégral de l’annonce. Il ne mentionne ni essai clinique, ni patient, ni calendrier. La désignation ouvre un canal d’échange accéléré avec la FDA : elle n’autorise rien.
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27 septembre 2024
IEEE Spectrum, Greg Uyeno — spectrum.ieee.org
Dix jours plus tard, la revue de l’Institute of Electrical and Electronics Engineers — la principale société savante mondiale d’ingénierie électrique, difficilement suspecte de technophobie — titre : « Neuralink’s Blindsight Implant Won’t Deliver Natural Sight ». La réserve des ingénieurs est donc contemporaine de l’annonce, pas postérieure.
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31 mars 2025
Elon Musk, réunion publique dans le Wisconsin — propos rapportés par Newsweek, 31 mars 2025
« We’re hoping later this year to do our first device implant for a human, enabling someone who is completely blind to see. It will be low-res at first, so I want to set expectations accordingly. »
« Nous espérons réaliser cette année notre première implantation chez un humain, permettant à quelqu’un de complètement aveugle de voir. Ce sera en basse résolution au début, donc je tiens à ajuster les attentes en conséquence. »
La réserve est de Musk lui-même, et elle est rarement reprise : low-res, « j’ajuste les attentes ». C’est la seconde moitié de la phrase qui disparaît dans les reprises de presse.
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28 janvier 2026
Neuralink — bilan d’étape « Two Years of Telepathy », neuralink.com
L’entreprise publie son bilan à deux ans : 21 participants implantés dans le monde, et le lancement d’un nouvel essai, VOICE, consacré à la restitution de la parole. Les indications citées sont la lésion médullaire, la sclérose latérale amyotrophique et l’accident vasculaire du tronc cérébral.
Ce document ne contient ni le mot « Blindsight », ni « vision », ni « cortex visuel ». Vingt et un patients implantés, aucun pour la vue : l’information vient de Neuralink, pas de ses détracteurs. C’est l’élément le plus parlant de cette chronologie.
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17 août 2026
Registres publics — clinicaltrials.gov, PubMed
La première implantation annoncée pour « la fin de l’année » en mars 2025 n’a pas eu lieu. Aucun essai Blindsight n’est enregistré sur clinicaltrials.gov. Aucune implantation n’est confirmée. Aucune donnée humaine, pour aucun dispositif Neuralink, n’a été publiée dans une revue à comité de lecture, ni déposée en préprint.
Rien dans cette chronologie ne dit que Blindsight ne fonctionnera pas. Elle dit une chose plus limitée, et suffisante pour la consultation : à ce jour, il n’existe aucun résultat à évaluer. Un délai annoncé qui glisse est banal en recherche médicale, et ne constitue pas en soi une critique. Ce qui change la lecture, c’est qu’aucune donnée ne soit venue le documenter entre-temps.
LE PRINCIPE
Blindsight ne répare pas l’œil : il le contourne
C’est le point que la couverture médiatique escamote le plus souvent, et c’est pourtant celui qui détermine à qui la technologie s’adresse. Pour fabriquer une perception visuelle artificielle, on peut intervenir à trois étages de la voie visuelle.
- Au niveau de la rétine (implant sous-rétinien ou épirétinien). L’implant remplace les photorécepteurs détruits, mais s’appuie sur les cellules bipolaires, les cellules ganglionnaires et le nerf optique du patient, qui doivent être fonctionnels. C’est le principe de l’implant PRIMA et, avant lui, de l’Argus II.
- Au niveau du nerf optique. Voie explorée, peu développée en clinique.
- Au niveau du cortex visuel occipital. On abandonne entièrement l’œil et le nerf optique, et l’on stimule directement le cerveau. C’est le principe de Blindsight, et aussi celui du dispositif universitaire ICVP développé aux États-Unis, ou des travaux espagnols de l’équipe de Miguel Hernández.
La conséquence est directe. Un implant cortical est conçu pour les personnes dont les yeux ou les nerfs optiques ne peuvent plus rien transmettre : énucléation bilatérale, atrophie optique totale, certains traumatismes. Pour un patient dont la rétine est malade mais dont le nerf optique fonctionne, ce n’est pas la bonne technologie — et ce ne le sera pas davantage demain, parce que ce n’est pas une question de maturité mais de cible anatomique.
CE QUE ÇA PRODUIT
Que « voit » réellement une personne équipée d’un implant cortical ?
La réponse est connue depuis longtemps, et elle est plus modeste que ce que le mot « voir » laisse imaginer. Une électrode qui stimule le cortex occipital produit un phosphène : un point lumineux, sans couleur stable ni contour net, perçu à un endroit du champ visuel qui dépend de la position de l’électrode.
Ce phénomène est décrit depuis 1968. Brindley et Lewin ont implanté un réseau d’électrodes au pôle occipital d’une patiente aveugle de 52 ans et rapporté des phosphènes stables, distinguables entre eux dès que les électrodes étaient distantes d’environ 2,4 mm. Ils notaient déjà un problème qui n’est toujours pas résolu : les phosphènes se déplacent avec les mouvements des yeux, ce qui n’est pas le cas d’une image réelle.
Si vous voulez vous faire une idée sensorielle de ce dont il s’agit, nous avons consacré un article aux phosphènes, ces éclairs lumineux dans le champ visuel que beaucoup de patients décrivent spontanément. Un implant cortical ne produit rien d’autre que cela — mais des phosphènes ordonnés, commandés par une caméra.
Le résultat humain le plus abouti à ce jour : une seule patiente, six mois
En 2021, l’équipe d’Eduardo Fernández, à l’université Miguel Hernández d’Elche, a publié dans le Journal of Clinical Investigation le résultat le plus avancé obtenu chez l’humain avec une matrice intracorticale. Il faut en lire les termes exacts : une seule participante, âgée de 57 ans, en cécité complète, porteuse d’une matrice de 96 électrodes implantée dans le cortex occipital pendant six mois, puis explantée. Elle a pu identifier certaines lettres et reconnaître des contours d’objets simples. Aucune acuité visuelle n’est rapportée dans cette publication.
C’est une démonstration de faisabilité remarquable. Ce n’est pas une restauration de la vue, et les auteurs ne le prétendent pas.
L’écran de pixels est une mauvaise métaphore — et c’est démontré
L’intuition naturelle consiste à se représenter les électrodes comme les pixels d’un écran : plus il y en a, plus l’image serait fine. Une équipe américaine a testé cette hypothèse et publié le résultat dans Cell en 2020. En allumant les électrodes simultanément, comme des pixels, la reconnaissance de formes est médiocre. En les allumant en séquence, pour « tracer » la forme sur la surface du cortex comme on écrirait avec le doigt, les participants — voyants et aveugles — reconnaissent les formes avec précision, jusqu’à 86 formes par minute chez les participants aveugles.
Ce résultat a une portée directe sur l’évaluation de Blindsight : le cortex visuel n’est pas une surface d’affichage, et le principe pixellaire mis en avant dans la communication de l’entreprise est précisément celui que cette étude met en défaut.
LA LIMITE
Pourquoi ajouter des électrodes ne suffira pas
Le résultat le plus avancé en nombre de canaux vient d’une étude publiée dans Science en 2020 : une prothèse de 1 024 électrodes implantée dans les aires V1 et V4, chez le singe. Les animaux reconnaissaient immédiatement des formes simples, des mouvements, des lettres. Il faut souligner deux réserves : ce sont des animaux, et ce sont des singes voyants, entraînés — pas un cortex privé d’entrée visuelle depuis des décennies.
Quant à savoir combien d’électrodes il faudrait pour une vision utile, la littérature donne des repères — mais ils ne sont pas comparables entre eux, et les additionner produirait un chiffre faux. Chaque résultat vaut pour sa tâche et pour son champ visuel :
- Les travaux de simulation de Cha et collaborateurs (1992) obtiennent une acuité de l’ordre de 20/30 — environ 6,5/10e — avec 625 éléments — mais il s’agit d’une extrapolation, chez des sujets voyants, sur un champ fovéal de 1,7 degré, à travers un masque perforé. Sur la même configuration, la lecture d’un texte défilant atteint environ 170 mots par minute.
- Les travaux genevois de Sommerhalder et collaborateurs (2004) obtiennent la lecture d’une page entière avec environ 600 contacts — mais à 15 degrés d’excentricité, après deux mois d’entraînement à raison d’une heure par jour, et à une vitesse finale de 14 à 28 mots par minute.
Surtout, une modélisation publiée en 2024 dans Scientific Reports, construite à partir de l’ensemble des études de stimulation corticale humaine disponibles, conclut que la qualité perceptive des prothèses corticales sera vraisemblablement limitée par l’organisation neurophysiologique du cortex visuel lui-même, et non par des contraintes d’ingénierie. Autrement dit : le nombre d’électrodes n’est pas le facteur limitant qu’on imagine. C’est l’argument le plus solide à opposer à toute promesse fondée sur le seul comptage de canaux.
LE PRÉCÉDENT
Ce que l’histoire de l’« œil bionique » a appris aux ophtalmologues
L’Argus II a été le premier implant rétinien à obtenir un marquage CE (2011) puis une autorisation américaine (2013). Les résultats à cinq ans, publiés dans Ophthalmology en 2016, portent sur 30 patients atteints de rétinopathie pigmentaire terminale. Ils sont instructifs, à condition d’être lus précisément :
- 24 des 30 patients disposaient encore d’un système fonctionnel à cinq ans, et le critère principal de l’étude était la sécurité, pas l’acuité.
- Sur le test d’acuité par réseaux, 38,1 % des patients faisaient significativement mieux système allumé que système éteint à cinq ans. Pour la localisation d’un carré, 80,9 %.
- L’acuité la plus élevée jamais enregistrée dans l’ensemble du programme est de 20/1260 — chez un seul patient, rapporté en 2012. Ce n’est pas une moyenne. En notation française, cela correspond à environ 1/60e : la personne distingue à 20 pieds ce qu’un œil normal distingue à 1 260 pieds.
- La « lecture de lettres » rapportée en 2013 concernait des lettres isolées, en choix forcé, d’une taille minimale de 0,9 cm présentées à 30 cm — l’équivalent d’une lettre d’un centimètre vue au bout du bras, chez six sujets.
Le comparateur, ici, n’est pas « voir normalement » : c’est « ne rien voir du tout ». Dans ce cadre, ces résultats ont une valeur réelle pour les patients concernés.
La leçon qui compte n’est pas médicale, elle est industrielle
Second Sight, le fabricant de l’Argus II, a arrêté la production de l’implant rétinien en 2019, a frôlé la disparition en 2020, puis a fusionné avec une autre société dont la priorité est un implant d’administration de médicaments. Selon l’enquête publiée par IEEE Spectrum en 2022, plus de 350 personnes aveugles dans le monde se retrouvent porteuses d’un dispositif qui n’est plus maintenu, sans mise à jour ni réparation possible. Un système hors service dans l’œil peut gêner certains examens d’imagerie, et son retrait n’est ni anodin ni gratuit.
Le sujet est devenu un objet d’étude à part entière : une revue systématique publiée en 2024 dans JAMA Network Open propose une définition consensuelle de l’abandon d’un dispositif neurologique implanté. C’est la question qu’un patient devrait poser avant toute autre à propos d’un implant proposé par une entreprise privée : qui maintiendra ce dispositif dans quinze ans ?
À QUI CELA S’ADRESSE
Si vous êtes suivi pour une DMLA, un diabète ou un glaucome, ce n’est pas votre technologie
C’est la phrase que l’on ne trouve nulle part dans la couverture francophone de Blindsight, et c’est probablement la plus utile.
Un implant cortical s’adresse à des personnes dont la voie visuelle est totalement interrompue en amont du cerveau. Or, dans l’immense majorité des situations rencontrées en consultation d’ophtalmologie :
- Une DMLA, même avancée, laisse une vision périphérique et un nerf optique fonctionnels.
- Une rétinopathie diabétique altère la rétine de façon inhomogène, et une large part de la voie visuelle reste utilisable.
- Un glaucome détruit progressivement les fibres du nerf optique, mais l’atteinte est rarement totale et surtout évitable si elle est dépistée.
- Une cataracte, un décollement de rétine opéré, une membrane épi-rétinienne : la voie visuelle est intacte ou réparable.
Dans tous ces cas, la question n’est pas « faut-il attendre l’implant ? » mais « le traitement existant est-il mis en œuvre au bon moment ? ». Ce sont deux problèmes sans rapport.
Le risque concret : retarder un traitement qui fonctionne
C’est le seul point de cet article qui relève directement du soin. En rétine, le temps n’est pas neutre. La rétine détruite ne se régénère pas, et un traitement différé ne rattrape pas ce qui a été perdu :
- Dans une DMLA exsudative, les injections intravitréennes d’anti-VEGF visent à stabiliser la maladie ; leur bénéfice dépend étroitement de la précocité et de la régularité du traitement.
- Dans une rétinopathie diabétique proliférante, la photocoagulation panrétinienne au laser a pour objet d’éviter les complications hémorragiques et le décollement de rétine par traction. Le laser réalisé à temps prévient une perte qui serait ensuite irréversible.
- Un décollement de rétine est une urgence chirurgicale : le délai de prise en charge conditionne le résultat visuel.
Aucun implant, cortical ou rétinien, ne restaure aujourd’hui une vision comparable à celle qu’un traitement conduit à temps permet de conserver. Reporter une injection, un laser ou une chirurgie dans l’attente d’une technologie annoncée revient à échanger une vision réelle contre une vision hypothétique.
CE QUI AVANCE VRAIMENT
Pendant ce temps, du côté de la rétine, quelque chose a bougé
Le paradoxe de cette actualité est qu’un résultat réellement documenté est passé largement inaperçu à côté des annonces de Neuralink. L’essai PRIMAvera, portant sur un implant photovoltaïque sous-rétinien chez des patients atteints de DMLA atrophique, a été publié dans le New England Journal of Medicine.
- 38 patients implantés, 32 évaluables à douze mois.
- 81 % (26 sur 32) présentent un gain d’au moins 0,2 logMAR, soit 10 lettres ou plus, sur le critère principal.
- Gain moyen à douze mois : 25,5 lettres. Acuité prothétique moyenne : 1,32 logMAR, soit environ 20/417 — de l’ordre de 1/20e en notation française.
- La vision périphérique naturelle est restée inchangée après implantation.
- 26 événements indésirables graves chez 19 participants, dont 81 % dans les deux mois postopératoires et 95 % résolus en deux mois. Il s’agit d’une étude ouverte, à un seul bras, sans insu ni randomisation.
Deux précautions s’imposent, et elles sont importantes. D’une part, les patients de l’essai PRIMA ne sont pas aveugles : ils présentent un scotome central sur DMLA atrophique et conservent leur vision périphérique. Confondre cette situation avec celle que vise Blindsight serait une erreur d’échelle complète. D’autre part, une étude ouverte à un seul bras ne permet pas les mêmes conclusions qu’un essai randomisé. Nous avons détaillé ce dossier dans un article dédié : l’implant PRIMA et ce qu’il change dans la DMLA.
D’autres voies avancent également, notamment la greffe de tissu rétinien. Aucune n’est disponible en pratique courante en France aujourd’hui.
CÉCITÉ CONGÉNITALE
Et les personnes aveugles de naissance ?
C’est l’affirmation la plus fragile parmi celles qui circulent. Un cortex visuel privé d’entrée depuis la naissance ne reste pas en attente : il est en partie recruté par d’autres modalités sensorielles. Une étude publiée dans Nature en 1996 a montré que le cortex visuel primaire des personnes aveugles s’active pendant la lecture du braille. Le territoire n’est pas disponible, il est occupé.
La littérature n’est pas univoque pour autant, et il faut le dire. Les travaux du programme Project Prakash, en Inde, montrent chez des patients opérés tardivement après une cécité de huit à dix-sept ans des gains inattendus de sensibilité au contraste, indépendants de l’âge à la chirurgie : une plasticité substantielle subsiste. Mais ces mêmes travaux montrent aussi qu’après restauration tardive, les indices figuraux statiques restent largement inefficaces pour segmenter une image, et que l’intégration visuelle repose d’abord sur le mouvement, avec une amélioration s’étalant sur dix à dix-huit mois.
Une réserve majeure doit accompagner tout cela : aucune de ces études ne porte sur une prothèse corticale. Elles concernent des yeux réparés — le plus souvent une cataracte congénitale opérée — alimentant une voie visuelle intacte. Transposer leurs conclusions à Blindsight est une extrapolation, et doit être présenté comme telle.
Ce qu’il faut retenir
- Blindsight est un projet de recherche sérieux, qui s’inscrit dans une lignée scientifique réelle et ancienne. Ce n’est pas une imposture.
- Ce n’est pas non plus un traitement. Au 17 août 2026, aucune donnée humaine n’a été publiée, aucun essai visuel n’est enregistré, aucune autorisation n’a été délivrée.
- Ce qu’un implant cortical produit, au mieux, est une perception grossière de formes et de contrastes fondée sur des phosphènes. Le mot « voir » n’a pas ici le sens qu’on lui prête spontanément.
- Il s’adresse à des personnes ayant perdu l’usage des deux yeux et des nerfs optiques — une situation qui ne correspond pas à celle des patients suivis pour une DMLA, une rétinopathie diabétique, un glaucome ou une cataracte.
- La question à se poser aujourd’hui n’est pas « quand la puce arrivera-t-elle ? », mais « mon suivi et mon traitement actuels sont-ils à jour ? ».
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Questions fréquentes
Neuralink peut-il vraiment rendre la vue aux aveugles ?
Pas à ce jour. Aucune donnée clinique d’un implant Blindsight chez l’humain n’a été publiée dans une revue à comité de lecture, et aucun essai visuel de Neuralink n’est enregistré sur le registre public clinicaltrials.gov. Ce qui est démontré, dans d’autres équipes, est la production de perceptions lumineuses élémentaires permettant d’identifier certaines lettres et des contours d’objets — chez une seule patiente, pendant six mois, en 2021.
Que voit exactement une personne équipée d’un implant cortical ?
Des phosphènes : des points lumineux sans couleur stable ni contour net, dont la position dans le champ visuel dépend de celle des électrodes. Un implant ne restitue pas une image mais un motif de points, que le cerveau doit apprendre à interpréter. Les phosphènes se déplacent par ailleurs avec les mouvements des yeux, ce qui reste un problème non résolu.
Quelle différence avec l’implant rétinien PRIMA ?
Elle est fondamentale. PRIMA est un implant sous-rétinien : il remplace les photorécepteurs mais utilise la rétine interne et le nerf optique du patient, qui doivent être fonctionnels. Il s’adresse à des patients atteints de DMLA atrophique, qui ne sont pas aveugles et conservent une vision périphérique. Blindsight est un implant cortical : il contourne entièrement l’œil et le nerf optique, et vise des personnes chez qui ceux-ci ne transmettent plus rien. Les deux dispositifs ne s’adressent pas aux mêmes patients.
Blindsight est-il approuvé par la FDA ?
Non. Neuralink a annoncé en septembre 2024 avoir obtenu la désignation « dispositif de rupture » (Breakthrough Device). Ce statut accélère les échanges avec l’agence et priorise l’examen d’un futur dossier, mais la loi américaine précise explicitement qu’il ne modifie aucun critère d’évaluation. Selon les données FDA arrêtées au 31 mars 2026, 1 284 désignations ont été accordées pour 198 autorisations de mise sur le marché.
Est-ce que cela peut traiter ma DMLA ou ma rétinopathie diabétique ?
Non, et ce n’est pas une question de calendrier. Un implant cortical est conçu pour des personnes dont les yeux et les nerfs optiques ne transmettent plus aucun signal. Dans une DMLA ou une rétinopathie diabétique, la voie visuelle reste partiellement fonctionnelle : ce sont les traitements rétiniens existants — injections intravitréennes, laser, chirurgie — qui sont indiqués, et leur bénéfice dépend du moment où ils sont mis en œuvre.
Faut-il attendre cette technologie avant de se faire traiter ?
Cette attitude expose à une perte visuelle définitive. La rétine détruite ne se régénère pas, et aucun implant disponible ou annoncé ne restaure une vision comparable à celle qu’un traitement conduit à temps permet de conserver. Un traitement rétinien différé ne rattrape pas ce qui a été perdu pendant le délai.
L’œil bionique Argus II existe-t-il encore ?
Le dispositif n’est plus produit depuis 2019 et son fabricant, Second Sight, a cessé son activité dans ce domaine. Selon une enquête publiée par IEEE Spectrum en 2022, plus de 350 personnes dans le monde portent un implant devenu obsolète et non maintenu. C’est un précédent que tout patient devrait connaître avant d’envisager un implant proposé par une entreprise privée.
Quand ce type d’implant sera-t-il disponible en France ?
Aucune date ne peut être avancée sérieusement. Aucun implant cortical visuel ne dispose d’une autorisation de mise sur le marché, en Europe ou aux États-Unis, et les dispositifs universitaires les plus avancés sont au stade de la faisabilité précoce, sur quelques patients. La question du remboursement ne se pose donc pas à ce stade.
Sources
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- ClinicalTrials.gov. Essais enregistrés par Neuralink Corporation (NCT06429735, NCT06700304, NCT07127172, NCT06992596, NCT07224256, NCT06710626). Consulté le 17 août 2026.
- Neuralink Corporation. Neuralink receives Breakthrough Device Designation for Blindsight. 17 septembre 2024. Disponible sur : neuralink.com
- Neuralink Corporation. Two Years of Telepathy. 28 janvier 2026. Disponible sur : neuralink.com
- Uyeno G. Neuralink’s Blindsight implant won’t deliver natural sight. IEEE Spectrum. 27 septembre 2024. Disponible sur : spectrum.ieee.org
- Newsweek. Propos d’Elon Musk sur Blindsight tenus lors d’une réunion publique dans le Wisconsin. 31 mars 2025.
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Disclaimer
Cet article a une visée informative. Un avis ophtalmologique personnalisé reste indispensable pour toute décision thérapeutique.
Aucun implant visuel cortical n’est disponible en France, ni dans le cadre du soin courant ni dans celui d’un essai clinique ouvert au recrutement en 2026. Le Dr Tourabaly ne pose ni implant cortical ni prothèse rétinienne, et cet article ne constitue en aucun cas une proposition d’intervention. Les résultats des études citées valent pour les populations et les conditions précises décrites dans chaque publication, et ne sont pas généralisables à d’autres situations cliniques. Les consultations ont lieu au cabinet de Cachan et au cabinet de Paris 13 ; les interventions chirurgicales sont réalisées en clinique.
Rédigé et relu par le Dr Moïse Tourabaly, ophtalmologue chirurgien réfractif — ancien chef de clinique (CHNO des Quinze-Vingts).
Dernière mise à jour : 24 août 2026




