Vision et conduite automobile : ce qui compte vraiment au volant
« Est-ce que je peux encore conduire ? », et sa variante après une intervention : « quand puis-je reprendre le volant ? ». Ce sont deux des questions les plus fréquentes en consultation, et deux de celles auxquelles il est le plus difficile de répondre d’une phrase. La conduite ne dépend pas d’un chiffre lu sur une échelle d’acuité : elle mobilise un ensemble de fonctions visuelles dont la plupart ne sont mesurées nulle part dans un examen ordinaire. Voici ce que les études établissent réellement, ce qu’elles ne tranchent pas, et où s’arrête ce qu’un ophtalmologue peut dire.
COMPRENDRE
Est-ce que 10/10 signifie que l’on conduit bien ?
Non, et c’est le résultat le plus solide de tout ce domaine. Une étude australienne a fait passer un examen de conduite réel de cinquante minutes à 560 conducteurs de 65 à 96 ans, évalués par un ergothérapeute qui ignorait tout de leur état visuel et cognitif. Douze pour cent ont été classés « conducteurs à risque ». Chaque ligne d’acuité perdue augmentait les chances d’être dans ce groupe, mais le seuil d’acuité habituellement retenu en dépistage n’a repéré que 3 % de ces conducteurs dangereux.
Les synthèses vont dans le même sens. Une méta-analyse de 101 études réunissant 778 052 conducteurs retrouve bien une association entre baisse d’acuité et accidents, mais son estimation est la plus basse des trois : risque relatif de 1,21 (intervalle de confiance à 95 % : 1,02 à 1,43), contre 1,40 pour la sensibilité aux contrastes et 1,51 pour le champ visuel. Une revue systématique de 48 études conclut, elle, à l’absence d’argument en faveur d’un surrisque en cas d’atteinte légère de l’acuité.
Une revue récente résume le paradoxe : partout dans le monde, la délivrance du permis repose essentiellement sur des seuils d’acuité, alors que la conduite sûre dépend de plusieurs fonctions coordonnées — vision centrale et périphérique, sensibilité aux contrastes, perception du mouvement et de la profondeur, vitesse de traitement visuel. L’acuité n’est pas inutile pour autant : elle reste nécessaire pour lire un panneau. Elle est simplement très insuffisante à elle seule.
CHAMP VISUEL
Le champ visuel, le déficit le plus lié aux accidents
C’est la fonction pour laquelle le lien avec les accidents est le mieux établi. Une étude australienne a croisé, sur vingt-neuf ans, les champs visuels de 31 296 personnes de plus de 50 ans avec les registres d’accidents : 4 307 conducteurs ont été impliqués dans 5 537 accidents. Une atteinte du champ visuel binoculaire, quelle qu’en soit la sévérité ou la localisation, augmentait de 84 % les chances d’accident (odds ratio 1,84 ; 1,71 à 1,97). Pour les atteintes sévères, les valeurs par quadrant s’échelonnaient de 1,89 à 1,98.
La méta-analyse de 101 études donne au champ visuel le risque relatif le plus élevé des trois mesures — 1,51 (1,23 à 1,85) — mais elle ne les classe pas : chaque estimation repose sur quatre ou cinq études, et leurs intervalles se chevauchent. Et la revue systématique la plus prudente du domaine, qui refuse de conclure sur la plupart des maladies oculaires, ne retient qu’une seule association appuyée sur des études de bonne qualité : celle du champ binoculaire. Une atteinte périphérique concerne 13 % des personnes de plus de 65 ans, et se traduit d’abord par une difficulté à tenir sa voie.
L’hémianopsie après un accident vasculaire cérébral est le cas extrême, et il réserve une surprise. En simulateur, les personnes concernées manquent plus d’événements dans leur hémichamp aveugle que dans l’autre — 34,6 % contre 10,4 %. Pourtant, dans une cohorte suédoise de 153 conducteurs dont le permis avait été retiré pour cette raison, 65 % ont réussi un test standardisé sur simulateur, et parmi les 93 qui ont récupéré leur permis, aucun n’a eu d’accident dans les trois à six ans suivants.
GLAUCOME
Glaucome : un risque réel, mais pas une sentence
Le glaucome ronge le champ visuel périphérique sans que le patient s’en aperçoive, ce qui en fait le candidat idéal pour cette question. Une étude américaine portant sur 2 000 conducteurs de 70 ans et plus a comparé les accidents responsables des cinq années précédentes : les 206 personnes glaucomateuses avaient un taux multiplié par 1,65 (1,20 à 2,28). Parmi elles, le surrisque était lié à l’atteinte du champ visuel — multiplié par 2,11 en cas de déficit sévère, avec un intervalle large de 1,09 à 4,09 — et non à l’acuité ni au contraste, pour lesquels aucune association n’a été retrouvée.
Ce que l’on observe en situation converge. Une revue systématique de 23 études retrouve, en cas de déficit du champ modéré à sévère, des temps de réaction allongés face aux dangers, une tenue de voie dégradée et une gêne majorée la nuit. En simulateur, le délai pour freiner passait de 2,39 secondes chez les témoins à 3,39 secondes chez 52 patients glaucomateux. Un test de perception du danger montre un retard moyen de 0,73 seconde chez les conducteurs porteurs d’une maladie oculaire, soit environ seize mètres de distance d’arrêt supplémentaire à 80 km/h.
Il faut pourtant tenir l’autre bout. Dans la méta-analyse de 101 études, l’association entre glaucome et accidents ne résiste pas : risque relatif de 1,27, mais intervalle allant de 0,67 à 2,42, avec une hétérogénéité extrême entre travaux. Une cohorte française de 12 460 conducteurs trouve même que le glaucome s’accompagne d’un kilométrage réduit et d’un évitement de certaines situations, sans augmentation du nombre d’accidents. Autrement dit : la sévérité du déficit compte, le diagnostic seul ne dit rien.
CONTRASTES
La sensibilité aux contrastes, la fonction que personne ne mesure
La sensibilité aux contrastes, c’est l’aptitude à distinguer une forme de son fond quand leurs luminosités sont voisines : une voiture sombre sur une chaussée mouillée, un piéton en manteau gris au crépuscule. Elle se dégrade avec l’âge, la cataracte débutante et le glaucome, souvent bien avant que l’acuité ne bouge. Une étude comparant sept paramètres visuels chez 151 patients glaucomateux relève que les mesures de contraste sont celles qui expliquent le mieux la gêne rapportée et l’activité physique quotidienne — l’arrêt de la conduite, lui, tient surtout à l’acuité —, et qu’elles sont rarement réalisées en pratique.
Les données de conduite réelle lui donnent raison. Dans une étude américaine où 854 conducteurs de plus de 60 ans avaient leur véhicule équipé de caméras et de capteurs pendant un à deux ans, la sensibilité aux contrastes mesurée en éclairage mésopique — celui de la pénombre — était associée aux accidents responsables, avec un rapport de taux de 1,50 (1,16 à 1,93). La même mesure réalisée en pleine lumière, elle, n’était associée à aucune augmentation du risque. Dans une autre étude instrumentée, bien plus petite — soixante et onze conducteurs suivis deux semaines —, chaque gain de 0,1 unité logarithmique de sensibilité s’accompagnait de 30 % d’événements critiques en moins : freinages, accélérations et virages brusques, pas des accidents.
En simulateur nocturne, chez quinze sujets âgés indemnes de maladie oculaire, la sensibilité aux contrastes prédisait la distance à laquelle un obstacle était détecté, alors que l’acuité conventionnelle en haut contraste n’y parvenait pas. La conséquence pratique est immédiate : le patient qui déclare « je vois moins bien pour conduire » alors que son acuité est excellente ne raconte pas d’histoires. Il décrit une fonction que la consultation standard n’a pas regardée.
CONDUITE DE NUIT
La nuit, les phares et les halos
La conduite de nuit est la situation la plus exigeante, et la plus meurtrière : à distance parcourue égale, la mortalité y est plus élevée que le jour, en particulier pour les collisions impliquant piétons et cyclistes, dont la moindre visibilité est le principal facteur incriminé. Sous l’éclairage mésopique de la route nocturne, l’ensemble des fonctions visuelles se dégrade, et cette dégradation s’accentue avec l’âge et avec la maladie oculaire.
L’éblouissement ajoute sa part. Sur circuit fermé, de nuit, vingt-six conducteurs âgés qui se plaignaient de difficultés nocturnes ont vu leur score de conduite chuter en présence de phares intermittents : la détection des piétons diminuait de 38 %. La performance était le mieux expliquée par la sensibilité au mouvement et par l’acuité mesurée en éclairage mésopique, non par l’acuité classique en pleine lumière.
Ce que l’on ressent comme un « voile » lumineux n’est pas forcément ce que l’on croit. Dans une expérience dédiée, la diffusion intraoculaire mesurée par un appareil spécialisé prédisait mal la distance de reconnaissance des obstacles, alors que la sensibilité aux contrastes mesurée en présence d’éblouissement, elle, la prédisait fortement.
CATARACTE
Cataracte : ce que l’opération change pour la conduite
Commençons par ce que vivent les patients. Chez 99 conducteurs de plus de 50 ans porteurs d’une cataracte des deux yeux, 85,9 % déclaraient des difficultés à conduire de nuit et 73,7 % sous la pluie. Le score de gêne était corrélé à la sensibilité aux contrastes, et pas à l’acuité visuelle. C’est exactement le profil décrit plus haut : la plainte précède le chiffre.
Et l’opération ? C’est ici que les données sont les plus encourageantes de tout l’article. Dans la méta-analyse de 101 études, la chirurgie de la cataracte est la seule intervention associée à une réduction du risque d’accident, avec un risque presque divisé par deux : 0,55 (0,34 à 0,92). L’hétérogénéité entre les trois études concernées invite toutefois à retenir la direction de l’effet plus que sa magnitude.
Une étude prospective en simulateur apporte le détail qui manquait. Quarante-quatre conducteurs de plus de 55 ans porteurs d’une cataracte bilatérale ont été évalués avant toute chirurgie, après l’opération du premier œil, puis après celle du second. Le taux d’accidents et de quasi-accidents a baissé de 36 % après le premier œil, puis de 47 % après le second, par rapport à la situation initiale. Le deuxième œil apporte donc un gain propre.
APRÈS L’OPÉRATION
« Quand puis-je reprendre le volant ? »
Commençons par une honnêteté nécessaire : aucune des études rassemblées pour cet article ne fixe de délai en jours après une chirurgie oculaire. Ce n’est pas un chiffre universel, c’est une appréciation individuelle, et elle appartient au chirurgien qui a opéré — nous détaillons les critères concrets sur notre page consacrée à la conduite après une opération de la cataracte. Ce qui est évaluable, ce sont les conditions : vision de loin récupérée et stable, gêne à la lumière cédée, champ visuel binoculaire suffisant et absence de complication. Trouver sa vision bonne au salon, en pleine lumière, n’a pas grand rapport avec un dépassement de nuit sous la pluie.
Le sujet le plus concret est celui des halos. Après implantation d’un implant multifocal, une part des patients perçoit des anneaux lumineux autour des sources de lumière, gênants surtout la nuit : dans une petite série comparative, 40 % des porteurs d’un implant bifocal rapportaient ce phénomène, en particulier au volant. Une série de quarante patients a comparé un trifocal et un implant à profondeur de champ étendue : halos et éblouissement y étaient moins perçus avec l’implant à profondeur de champ étendue, mais les scores de conduite nocturne rapportés par les patients étaient meilleurs dans le groupe trifocal. Ces effectifs sont petits : ils décrivent une tendance, ils ne quantifient pas un risque. À l’échelle des méta-analyses — vingt-deux études et 2 200 yeux —, halos et éblouissement ne diffèrent pas significativement entre ces deux familles.
Après une chirurgie réfractive au laser, la logique est la même. Les dysphotopsies — halos, éblouissement, vision nocturne dégradée — peuvent apparaître, et un cas publié illustre qu’un traitement de la presbytie mal centré peut les provoquer durablement, jusqu’à justifier une reprise chirurgicale qui les a fait disparaître. C’est un cas isolé, et il ne dit rien de la fréquence du phénomène. Il dit en revanche quelque chose d’utile : une gêne nocturne persistante après un LASIK se signale, elle s’examine, et elle a parfois une explication mécanique identifiable.
UN SEUL ŒIL
Et si je ne vois que d’un œil ?
Il faut dire ici ce que je ne sais pas. Aucune des revues systématiques rassemblées pour cet article ne fournit d’estimation propre du risque d’accident chez les conducteurs qui ne voient que d’un œil ; la plus complète d’entre elles, qui a examiné 48 études, ne peut d’ailleurs trancher pour la plupart des situations visuelles.
Ce que l’on peut décrire, ce sont les deux pertes. La première est la vision du relief, qui repose sur la comparaison entre les deux images. La seconde est une amputation du champ visuel du côté de l’œil qui ne voit plus, avec un secteur qui n’est plus couvert que par des mouvements de tête. La première compte peut-être moins qu’on ne l’imagine : dans l’analyse des sept paramètres visuels citée plus haut, c’est l’acuité, puis le champ, qui expliquaient le mieux l’arrêt de la conduite, et non la stéréoacuité. Cette analyse portait sur des patients glaucomateux, qui ne sont pas dans la situation d’un œil unique : elle indique une direction, elle ne mesure pas le risque d’un conducteur qui ne voit que d’un œil.
La compensation, elle, est documentée indirectement. Chez des conducteurs glaucomateux évalués sur circuit fermé avec enregistrement des mouvements oculaires, ceux qui produisaient les saccades les plus amples obtenaient les meilleurs scores de conduite — un lien absent chez les témoins. Balayer activement du regard n’est donc pas une consolation : c’est une piste sérieuse, que les auteurs de ce travail — treize patients et dix témoins — proposent d’évaluer comme une rééducation possible. Cela ne dispense pas d’un avis médical dédié, car la vision d’un seul œil est traitée spécifiquement par la réglementation française du permis. Et quel que soit le contexte, trois situations imposent de ne pas prendre le volant et de consulter le jour même : une baisse brutale de la vision, l’apparition soudaine d’une zone aveugle dans le champ, une vision double. Si l’un de ces signes s’installe brutalement et s’accompagne d’un autre trouble neurologique — faiblesse d’un côté, trouble de la parole —, en France, appelez le 15 ou le 112 ; ailleurs, composez le numéro d’urgence de votre pays.
AUTONOMIE
Renoncer à conduire : ce que cela coûte vraiment
Ce chapitre vient en dernier alors qu’il devrait souvent venir en premier. Une revue Cochrane consacrée au dépistage visuel des conducteurs âgés le rappelle sans détour : l’arrêt de la conduite s’accompagne de conséquences émotionnelles négatives, dépression et perte d’indépendance. Une revue de neurologie ajoute que, dans les atteintes du champ visuel périphérique, la difficulté à conduire mène à l’arrêt, l’arrêt à la perte d’autonomie, et la perte d’autonomie à la dépression.
Les chiffres montent avec la sévérité, sans la suivre régulièrement. Dans une cohorte japonaise de glaucomes à angle ouvert suivis trois ans, l’arrêt de la conduite concernait 1,3 % des témoins, 5,3 % des glaucomes légers, 22,7 % des glaucomes modérés et 18,2 % des glaucomes sévères — ces deux derniers groupes ne comptant que 22 et 11 personnes. Dans une série canadienne, 19 % des patients avaient cessé de conduire, avec un écart marqué selon la sévérité — 33 % contre 8 %. À l’échelle des méta-analyses, l’arrêt de la conduite est associé au glaucome et, plus fortement encore, à la dégénérescence maculaire liée à l’âge.
Reste une nuance qui change le ton de la conversation : beaucoup de conducteurs s’adaptent d’eux-mêmes, et bien. Une étude américaine en conduite naturelle, portant sur 473 tourne-à-gauche, le montre nettement : les conducteurs porteurs d’un déficit visuel avaient moins de comportements problématiques que les autres, ce que les auteurs attribuent à cette prudence acquise. L’objectif d’une consultation n’est donc pas de retirer les clés : c’est d’accompagner une adaptation qui, le plus souvent, a déjà commencé.
RÉGLEMENTATION
Ce que dit la loi, et pourquoi vous ne trouverez pas de chiffre ici
Il existe en France des exigences visuelles légales pour obtenir et conserver le permis de conduire, portant notamment sur l’acuité visuelle et sur le champ visuel. Elles ne sont pas les mêmes selon qu’il s’agit d’un permis léger ou d’un permis lourd et professionnel, ces derniers étant nettement plus stricts, et elles prévoient des cas particuliers, dont celui de la vision d’un seul œil. Nous ne les reprenons pas ici, volontairement : un seuil isolé de ses conditions d’application n’aide personne, et c’est le médecin agréé qui le confronte à votre situation. Le texte de référence est l’arrêté du 28 mars 2022, qui fixe la liste des affections médicales incompatibles avec la conduite, ou compatibles sous conditions ; il est public et consultable sur Légifrance et sur Service-Public.fr. Le seuil applicable au permis B est par ailleurs rappelé sur notre page consacrée à l’acuité visuelle.
Le second point est tout aussi important : ce n’est pas votre ophtalmologue qui décide. L’aptitude relève d’un médecin agréé par le préfet, ou d’une commission médicale. Le rôle de l’ophtalmologiste est de fournir les mesures — acuité, champ visuel, parfois davantage — et d’expliquer ce qu’elles impliquent. Un neurochirurgien à la retraite a publié son propre cas : à 81 ans, il présentait une amputation d’un quadrant du champ visuel qui ne le gênait dans aucune activité quotidienne, et qu’il n’a reconnue que grâce à son métier. L’auto-évaluation, à elle seule, ne suffit pas.
Enfin, ces seuils eux-mêmes font débat. Une comparaison des règles européennes montre qu’elles constituent un plus petit dénominateur commun entre États membres, et que la valeur limite pertinente pour le champ visuel reste indéterminée. Une étude récente a appliqué les critères suisses, suédois, norvégiens et britanniques — quatre pays européens qui se réclament de la même norme, sans être tous membres de l’Union — aux mêmes 243 patients : les taux d’aptitude allaient de 65 % à 86 % selon le pays. Et la revue Cochrane n’a trouvé aucune étude démontrant qu’un dépistage visuel des conducteurs âgés réduise les accidents.
Questions fréquentes
J’ai 10/10 aux deux yeux. Est-ce que cela suffit pour conduire en sécurité ?
C’est nécessaire, mais loin d’être suffisant. Chez 560 conducteurs âgés soumis à un examen de conduite réel, le seuil d’acuité habituellement utilisé n’a repéré que 3 % de ceux qui ont été jugés dangereux. Le champ visuel, la sensibilité aux contrastes et la vitesse de traitement visuel pèsent davantage. Une acuité parfaite ne dispense donc pas d’un examen du champ visuel quand il existe un facteur de risque.
Mon champ visuel est atteint. Vais-je perdre mon permis ?
Ni votre ophtalmologue ni cet article ne peuvent le dire : en France, l’aptitude s’évalue auprès d’un médecin agréé par le préfet, dont l’avis est transmis à la préfecture, sur la base de critères réglementaires. Ce que montrent les études, c’est que la sévérité du déficit compte bien plus que le diagnostic, et qu’une évaluation individualisée est justifiée : dans une cohorte suédoise, 65 % des conducteurs dont le permis avait été retiré pour un déficit du champ visuel après un accident vasculaire cérébral ont réussi un test sur simulateur.
Je vois mal la nuit alors que mon ophtalmologue me dit que tout va bien. Est-ce dans ma tête ?
Non. L’examen de routine mesure l’acuité en fort contraste et en pleine lumière, une condition qui ne ressemble en rien à la route de nuit. La sensibilité aux contrastes en éclairage mésopique prédit la détection des obstacles nocturnes, contrairement à l’acuité conventionnelle, et elle n’est presque jamais mesurée. Décrire précisément la gêne — éblouissement par les phares, piétons vus tard, difficulté sous la pluie — oriente utilement l’examen.
Quand pourrai-je reprendre le volant après une opération de la cataracte ?
Aucune étude ne fixe un délai universel en jours, et cette décision appartient au chirurgien qui vous a opéré. Ce qui est évalué, ce sont des conditions : vision de loin récupérée et stable, gêne à la lumière cédée, champ visuel binoculaire suffisant et absence de complication. La reprise se juge aussi sur la conduite de nuit, plus exigeante. Posez la question à la consultation post-opératoire plutôt que d’estimer vous-même.
Faut-il opérer le deuxième œil si je conduis beaucoup ?
Les données suggèrent que le deuxième œil apporte un bénéfice propre. Dans une étude en simulateur portant sur 44 conducteurs de plus de 55 ans, le taux d’accidents et de quasi-accidents a baissé de 36 % après l’opération du premier œil, puis de 47 % après celle du second, par rapport à la situation de départ. L’indication reste individuelle et se discute avec votre chirurgien, mais l’usage régulier de la voiture fait partie des éléments à mentionner.
Les implants multifocaux gênent-ils la conduite de nuit ?
Ils peuvent provoquer des halos autour des sources lumineuses, plus perceptibles la nuit. Dans une petite série comparative, 40 % des patients porteurs d’un implant bifocal signalaient ce phénomène, particulièrement au volant. Les méta-analyses ne retrouvent pas de différence significative de halos entre un trifocal et un implant à profondeur de champ étendue. Si vous conduisez beaucoup la nuit, dites-le avant l’intervention : cela fait partie du choix de l’implant.
Mon parent âgé conduit encore et je m’inquiète. Comment aborder le sujet ?
Sans en faire un ultimatum, car l’arrêt de la conduite s’accompagne de dépression et de perte d’indépendance. Beaucoup de conducteurs s’adaptent spontanément en évitant la nuit, la pluie ou l’autoroute, et ces renoncements successifs constituent un signal d’alerte précieux. Un bilan ophtalmologique complet, avec champ visuel, permet de traiter ce qui est réversible — la cataracte en premier lieu — avant d’envisager toute restriction.
Cabinet de Cachan · Tél. 01 45 47 08 11
Sources scientifiques
- Xu S, Ehrlich JR, De Lott LB. Visual impairment and driving in older adults: a narrative review. Curr Treat Options Neurol. 2026;28(1):11. PMID 42182980
- Nguyen H, Di Tanna GL, Coxon K, et al. Associations between vision impairment and vision-related interventions on crash risk and driving cessation: systematic review and meta-analysis. BMJ Open. 2023;13(8):e065210. PMID 37567751
- Wood JM, Black AA, Dingle K, et al. Impact of vision disorders and vision impairment on motor vehicle crash risk and on-road driving performance: a systematic review. Acta Ophthalmol. 2022;100(2):e339-e367. PMID 34309227
- Eramudugolla R, Laird M, Black AA, et al. Inability of the Mini-Mental State Exam (MMSE) and high-contrast visual acuity to identify unsafe drivers. Accid Anal Prev. 2022;168:106595. PMID 35247852
- Manners S, Meuleners LB, Ng JQ, et al. Binocular visual field loss and crash risk: an eFOVID population-based study. Ophthalmic Epidemiol. 2025;32(5):502-509. PMID 39693585
- Okrent Smolar AL, Gagrani M, Ghate D. Peripheral visual field loss and activities of daily living. Curr Opin Neurol. 2023;36(1):19-25. PMID 36409221
- Swan G, Xu J, Baliutaviciute V, Bowers A. Change blindness in simulated driving in individuals with homonymous visual field loss. Cogn Res Princ Implic. 2022;7(1):44. PMID 35569089
- Bro T, Andersson J. The effects of visual field loss from stroke on performance in a driving simulator. Optom Vis Sci. 2022;99(9):679-686. PMID 35914086
- Kwon M, Huisingh C, Rhodes LA, et al. Association between glaucoma and at-fault motor vehicle collision involvement among older drivers: a population-based study. Ophthalmology. 2016;123(1):109-116. PMID 26459997
- Toh ZH, Koh SYN, Yang WYL, et al. The effect of glaucomatous visual field defects on driving: a systematic review. J Glaucoma. 2025;34(11):837-852. PMID 40960416
- Daga FB, Boer ER, Diniz-Filho A, et al. Hazard detection during simulated driving in glaucoma patients. J Glaucoma. 2023;32(7):556-562. PMID 37171999
- Wood JM, Black AA, Anstey KJ, Horswill MS. Hazard perception in older drivers with eye disease. Transl Vis Sci Technol. 2021;10(1):31. PMID 33520426
- Naredo Turrado J, Orriols L, Contrand B, et al. Chronic medical conditions and their association with crash risk and changes in driving habits: a prospective study of the GAZEL cohort. Inj Prev. 2021;27(1):17-23. PMID 31941755
- Owsley C, Swain T, Liu R, McGwin G, Kwon MY. Association of photopic and mesopic contrast sensitivity in older drivers with risk of motor vehicle collision using naturalistic driving data. BMC Ophthalmol. 2020;20(1):47. PMID 32019520
- Feng YR, Meuleners L, Stevenson M, et al. Driving exposure, patterns and safety critical events for older drivers with and without mild cognitive impairment. Accid Anal Prev. 2021;151:105965. PMID 33429206
- Jones PR, Ungewiss J, Eichinger P, et al. Contrast sensitivity and night driving in older people. Front Hum Neurosci. 2022;16:914459. PMID 35966995
- Shakarchi AF, Mihailovic A, West SK, Friedman DS, Ramulu PY. Vision parameters most important to functionality in glaucoma. Invest Ophthalmol Vis Sci. 2019;60(14):4556-4563. PMID 31675073
- Wood JM. Nighttime driving: visual, lighting and visibility challenges. Ophthalmic Physiol Opt. 2020;40(2):187-201. PMID 31875993
- Kimlin JA, Black AA, Wood JM. Nighttime driving in older adults: effects of glare and association with mesopic visual function. Invest Ophthalmol Vis Sci. 2017;58(5):2796-2803. PMID 28564700
- Ungewiss J, Schiefer U, Eichinger P, et al. Does intraocular straylight predict night driving visual performance? Front Hum Neurosci. 2022;16:910620. PMID 36177386
- Abd Rahman MH, Abdul Mutalib H, Mohd Norizan NH, Md-Muziman-Syah MM. Self-reported driving difficulty in patients with bilateral cataract. J Optom. 2022;15(4):313-318. PMID 34674969
- Meuleners LB, Ng JQ, Fraser ML, et al. Changes in driving performance after first and second eye cataract surgery: a driving simulator study. J Safety Res. 2021;78:146-154. PMID 34399910
- Agramunt S, Meuleners LB, Fraser ML, et al. Bilateral cataract, crash risk, driving performance, and self-regulation practices among older drivers. J Cataract Refract Surg. 2016;42(5):788-794. PMID 27255257
- Xu Z, Ma X, Gao J, Liu F, Han D. Comparison of postoperative visual acuity and visual quality among vision enhancing bifocal intraocular lenses, bifocal IOLs, and monofocal IOLs. Int J Gen Med. 2026;19:563632. PMID 41883460
- Lubiński W, Podborączyńska-Jodko K, Kirkiewicz M, Mularczyk M, Post M. Comparison of visual outcomes after implantation of AtLisa tri 839 MP and Symfony intraocular lenses. Int Ophthalmol. 2020;40(10):2553-2562. PMID 32488596
- Karam M, Alkhowaiter N, Alkhabbaz A, et al. Extended Depth of Focus Versus Trifocal for Intraocular Lens Implantation: An Updated Systematic Review and Meta-Analysis. Am J Ophthalmol. 2023;251:52-70. PMID 36736751
- Ang RE, Reyes RM, Solis ML. Reversal of a presbyopic LASIK treatment. Clin Ophthalmol. 2015;9:115-119. PMID 25609912
- Lee SS, Black AA, Wood JM. Scanning behavior and daytime driving performance of older adults with glaucoma. J Glaucoma. 2018;27(6):558-565. PMID 29613977
- Takahashi A, Yuki K, Awano-Tanabe S, et al. Association between glaucoma severity and driving cessation in subjects with primary open-angle glaucoma. BMC Ophthalmol. 2018;18(1):122. PMID 29792167
- Tam ALC, Trope GE, Buys YM, et al. Self-perceived impact of glaucomatous visual field loss and visual disabilities on driving difficulty and cessation. J Glaucoma. 2018;27(11):981-986. PMID 30188464
- Desapriya E, Harjee R, Brubacher J, et al. Vision screening of older drivers for preventing road traffic injuries and fatalities. Cochrane Database Syst Rev. 2014;(2):CD006252. PMID 24563119
- Swain TA, McGwin G, Antin JF, Wood JM, Owsley C. Left turns by older drivers with vision impairment: a naturalistic driving study. Innov Aging. 2021;5(3):igab026. PMID 34549096
- Kobal N, Hawlina M. Comparison of visual requirements and regulations for obtaining a driving license in different European countries. Front Hum Neurosci. 2022;16:927712. PMID 36248691
- Blaser F, Sudmann TM, Bro T, et al. Visual field testing and fitness to drive in Europe: a cross-country comparison against a potential reference standard. Acta Ophthalmol. 2026;104(4):431-437. PMID 41221785
- Garfield J. Inadequacy of self-assessment of vision, and fitness to drive. Med Leg J. 2017;85(4):207-209. PMID 28675066
Cet article a une vocation d’information et ne remplace pas une consultation médicale. Les indications, les bénéfices attendus et les risques dépendent de chaque situation individuelle. Pour toute question concernant votre vision, consultez un ophtalmologiste.
Rédigé et relu par le Dr Moïse Tourabaly, ophtalmologue chirurgien réfractif — ancien chef de clinique (CHNO des Quinze-Vingts).
Dernière mise à jour : 20 septembre 2026





